Les récents effondrements d’immeubles et les accidents graves survenus sur divers chantiers au

Sénégal ont agi comme un électrochoc national. C’est dans ce contexte que s’est tenu les 7 et 8

juillet derniers, un Forum international sur la santé et la sécurité au travail (SST) dans le secteur de

la construction. Ce rendez-vous stratégique, tenu au Grand Théâtre de Dakar, a réuni acteurs

publics, privés, syndicats et experts autour d’une ambition commune : transformer durablement les

pratiques dans un secteur aussi vital que vulnérable.

Ce forum s’est inscrit dans une dynamique plus large de réforme, dans un contexte où la SST

devient une exigence sociale, économique et éthique, au cœur des mutations du marché du travail

sénégalais.

Le secteur du bâtiment et des travaux publics (BTP) est l’un des piliers de la croissance au Sénégal.

Mais il est aussi celui où les accidents sont les plus nombreux et les plus graves. Le Ministre du

Travail, M. Abass FALL, l’a clairement rappelé : malgré quelques avancées, les défis restent «

particulièrement prononcés ».

Ce constat s’explique par une absence ou un non-respect des normes de sécurité, des conditions de

travail précaires, et une chaîne de sous-traitance souvent informelle. Ces défaillances ne sont pas

propres au BTP, mais elles y sont exacerbées, révélant des lacunes profondes dans le système

national de SST.

Face à cette situation, le renforcement du cadre juridique s’impose comme une priorité. Si le

Code du travail et le décret de 2006 sur les comités d’hygiène et de sécurité fournissent un socle,

leur application reste inégale. Le Plan d’Action National pour la SST (PAN-SST), bien que

pertinent, souffre d’un manque d’appropriation sur le terrain.

Pour rendre les normes effectives, les mécanismes d’inspection doivent être repensés : davantage de

moyens, des agents formés spécifiquement au secteur du BTP, et un pouvoir de contrôle accru. Mais

une inspection renforcée n’aura d’impact qu’avec une réglementation claire, adaptée et

applicable, notamment sur les chantiers temporaires ou de petite taille.

Une fois le cadre posé, encore faut-il changer les pratiques. Trop souvent, la prévention est perçue

comme une contrainte, alors qu’elle devrait être intégrée dès la conception des projets. La

vulgarisation du Document Unique d’Évaluation des Risques Professionnels (DUERP) est à ce titre

un levier clé : il permet d’anticiper, de responsabiliser, et d’engager un dialogue au sein de

l’entreprise.

Développer une culture de la prévention signifie aussi valoriser les bonnes pratiques, sensibiliser

les maîtres d’ouvrage, intégrer des modules SST dans les formations professionnelles, et créer des

outils adaptés aux réalités du terrain.

Toutefois, aucune politique de SST ne saurait être complète sans une attention particulière au

secteur informel, qui représente près de 97 % des unités économiques au Sénégal. Dans le BTP,

cela se traduit par des chantiers non déclarés, des ouvriers non formés, souvent sans contrat, sans

protection, sans suivi.

C’est ici que les failles deviennent tragédies. Les politiques publiques doivent alors innover :partenariats avec les collectivités locales, démarches participatives, incitations à la formalisation,

actions de proximité menées avec les communautés.

L’urgence à agir s’inscrit aussi dans un contexte de mutation économique. Les investisseurs,

bailleurs et partenaires techniques – notamment dans les infrastructures, l’énergie ou

l’agroalimentaire – exigent aujourd’hui le respect de normes internationales de SST (ISO 45001,

directives OIT). Cela fait de la santé et sécurité un critère de compétitivité.

Promouvoir la SST, c’est donc non seulement protéger la vie, mais aussi renforcer l’attractivité du

Sénégal, professionnaliser les entreprises locales et garantir des chantiers durables et sûrs.

Plus largement, la SST ne peut plus être pensée uniquement comme une obligation réglementaire.

Elle est aussi un levier de performance, en réduisant les coûts liés aux arrêts de travail, en

favorisant la motivation des équipes, et en attirant les talents.

Elle est également une exigence sociale, notamment pour les femmes, surreprésentées dans les

postes précaires et exposées à des risques spécifiques, ainsi que pour les personnes en situation de

handicap, trop souvent exclues ou ignorées.

Pour que les engagements se traduisent en actions, il faudra aller au-delà des déclarations :

• Renforcer les moyens humains et matériels des inspections ;

• Rendre les normes accessibles et compréhensibles ;

• Former, sensibiliser, impliquer tous les acteurs de la chaîne de production ;

• Et surtout, faire de la prévention un réflexe collectif.

Prévenir pour pérenniser : tel doit être le mot d’ordre pour construire un Sénégal plus sûr, plus

juste, et plus compétitif.

Mohamadou Sow

Inspecteur des Finances Publiques

Expert en Santé Sécurité au Travail

 


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